La contrefaçon, business méconnu des réseaux terroristes

LE MONDE ECONOMIE | • Mis à jour le | Par Nicole Vulser

La contrefaçon industrielle et commerciale, jugée souvent comme une infraction mineure, constitue « une véritable menace, tant pour l’économie mondiale que pour les consommateurs, l’environnement ou la stabilité des Etats », affirme l’Union des fabricants pour la protection internationale de la propriété intellectuelle (Unifab). Désignée par le premier ministre, Manuel Valls, pour représenter le secteur privé dans le groupe interministériel sur la contrefaçon, cette association a publié, jeudi 11 février, un rapport inquiétant sur les « liens prouvés entre la contrefaçon, la criminalité organisée et le terrorisme ».

Regroupant 200 adhérents (représentant aussi bien les médicaments que les logiciels, le luxe, le sport, les jouets, l’automobile, les cosmétiques, les éditions musicales ou cinématographiques, les vins…), l’Unifab analyse les ramifications de la contrefaçon dans les organisations terroristes.

Représentant jusqu’à 10 % du commerce mondial, ce fléau coûte, selon les auteurs, 40 000 emplois par an à la France et 2,5 millions aux pays du G20. Il génère 1 700 milliards de dollars (1 500 milliards d’euros) en 2015, soit davantage que « le business de la drogue et de la prostitution réunis », note l’étude.

« La deuxième source de revenus criminels »

La Commission des Nations unies pour la prévention du crime et de la justice pénale assurait, en mai 2014, que « la contrefaçon est la deuxième source de revenus criminels dans le monde ». Les réseaux terroristes organisent la fabrication et la distribution de produits contrefaits pour alimenter les campagnes de recrutement des soldats, les collectes de renseignements, les achats d’armes et l’organisation d’attentats. « Ils sont en mesure de produire des quantités importantes de faux et de générer des profits considérables dans des délais très courts », souligne l’étude de l’Unifab. Cette industrie est très lucrative et peu risquée : un kilo d’héroïne peut générer un profit de 200 % là où un kilo de principe actif de faux Viagra permet d’en espérer dix fois plus. Les peines encourues étant infiniment moins sévères.

Ce phénomène ancien s’amplifie. Déjà, l’Armée républicaine irlandaise (IRA) avait monté dans les années 1990 un laboratoire de faux médicaments vétérinaires près de Miami (Etats-Unis). Le groupe séparatiste basque ETA contrôlait, dès 1970, la vente de contrefaçons de sacs et de vêtements dans le sud de l’Espagne. Les FARC en Colombie ont opté pour la vente de disques pirates.

Le Hamas et le Hezbollah sont aussi montrés du doigt. Ce dernier a multiplié ses réseaux de faux : plaquettes de freins, cigarettes, timbres fiscaux, médicaments ou encore CD… De même, selon l’étude, « des documents émanant d’Al-Qaida préconisent aux militants de faire du commerce de contrefaçon pour générer davantage de fonds permettant de financer les opérations terroristes ». Le chef d’Al-Qaida pour le Maghreb islamique, Mokhtar Belmokhtar, a « hérité du surnom de “M. Marlboro” par les autorités » au vu de sa réussite dans le commerce de cigarettes de contrefaçon. La liste inclut aussi la D-Company en Inde, impliquée dans les attentats de Bombay en 1993, qui contrôle le marché noir de la contrefaçon de produits culturels à Bombay.

Du trafic sur Internet

Plus près de nous, les auteurs des attentats de janvier 2015 à Paris vivaient du commerce de fausses chaussures Nike. « Ces trafics offrent aux terroristes isolés la possibilité de se financer rapidement, tout en passant inaperçus », note l’étude. Parmi les moyens utilisés par Daech pour financer ses réseaux terroristes, « la contrefaçon de vêtements occupe une place prépondérante », affirme l’Unifab. Ironie du sort, même les pilules de Captagon, utilisées par les combattants pour éviter la peur et la fatigue… seraient des faux.

Ces trafics pullulent aussi sur Internet, le canal de distribution le plus aisé pour ce type de commerce. L’anonymat des bitcoins favorise également le blanchiment des capitaux. Pour enrayer de façon urgente ces pratiques, l’Unifab préconise aujourd’hui une harmonisation des législations européennes et internationales. Elle réclame une condamnation de la contrefaçon « comme financement du terrorisme » et demande une plus forte spécialisation des juridictions ainsi qu’un renforcement des actions coercitives sur Internet.